ANDRÉLIS-RYE
 
     
   

 

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BÉATRICE COMMENGÉ
 

Andrélis-Rye, cheminement

 
     

En arrêt, ce jour, devant la série de Monde(s) Flottant(s) imaginés par Andrélis-Rye, étonnée, et curieuse, comme on peut l'être chaque fois que l'on devine un important tournant dans l'œuvre d'un artiste, je me console du temps qui passe et des années accumulées, puisque ce sont elles, ces années, qui me donnent le privilège de pouvoir me retourner et revivre une fois encore cet instant où je suis entrée pour la première fois Villa Seurat et découvert son travail. Vingt ans ? Vingt-cinq ans ? Davantage ? Je me souviens d'un visage, d'une jeune femme saisie en mouvement, de profil, me semble-t-il. De la vie dans sa chevelure. Une huile sur papier, je crois. Mais je me trompe peut-être. Ou bien je confonds avec cet autre portrait de la même jeune femme, vue de trois-quarts, assise sur une chaise, la bouche ouverte : des couleurs italiennes, dans mon souvenir, de l'ocre chaud et une lumière qui entre à flots par la fenêtre. Je n'ai pas demandé à les revoir, je voudrais, pour exprimer ici cette première impression, me contenter de mon souvenir, ce souvenir de l'émotion devant l'œuvre bien plus que de l'œuvre elle-même. J'avais le sentiment que ce qui comptait, là, dans ce tableau, dans cet "espace à émouvoir" selon la belle expression de Gide, c'était l'attitude plus que le personnage, c'était la posture d'un corps dans le monde à un moment précis du temps. Le personnage était ici traité comme un paysage – lignes, volumes, rapport entre les éléments, couleurs, lumière, un portrait qui n'était plus représentation d'un modèle, mais seulement présence au monde.

Le temps passait, nos routes se croisaient souvent dans la douce évocation de la lumière grecque et dans la mélodie de la langue d'Homère. Andrélis-Rye poursuivait son travail : en chemin, les yeux s'émerveillaient en silence, les mains fixaient sur un nouveau support les formes et les objets qui avaient su "prendre son cœur", comme disait Matisse, évoquant le mystère de l'inspiration. Avait-il raison de situer à cet endroit l'impulsion qui impose le geste ? Les années 90 virent naître plusieurs séries de travaux qui allaient confirmer en moi cette impression ressentie devant les portraits : sur des feuilles de papier journal, celles-là même du quotidien paru le jour où l'œuvre se dessinait, se multipliaient les "divans", les "chapelles" et les "arches", saisis dans l'instant. Trace d'une actualité, donc: alphabet grec, déchiffrable parfois sous le trait, sous la couleur, trace de la langue qui s'écrit chaque jour, qui se lit pour comprendre les actions des hommes dans le monde, devenue ici support d'une émotion éprouvée devant un objet de ce monde. Ce qui a guidé le choix du sujet (j'ai presque envie d'écrire le thème du poème, tant l'approche me paraît similaire), demeure mystérieux et, tout compte fait, anecdotique. Le cœur n'a ici rien à voir à l'affaire: un certain jour, sous une certaine lumière, l'attention est captée par une forme, par la blancheur d'une petite chapelle byzantine posée sur une colline, par la trouée d'une arche se découpant dans le ciel, par les courbes molles d'un coussin sur un divan tout ensoleillé, autant d'images qui, soudain, semblent détenir le pouvoir d'exprimer la vie – et la mort – tout entière. Alors s'amorce un processus tâtonnant de décryptage, d'éclatement de cette forme qui a charmé le regard. Ainsi naissent les "séries", comme autant de repentirs, de ratures, de retouches. La perspective vole en éclats. Collision du proche et du lointain. Le trait s'attarde sur le détail à l'origine de l'émotion: enchevêtrement des tuiles sur le toit, buisson dévorant le mur, nervures du tissu. Les lignes se brisent. On ne décrit pas, on éprouve. La palette se réduit à un fond : pastel bleu, ou jaune, recouvrant les lettres et les chiffres gris du journal du jour. L'encre découpe et recompose les formes. C'est l'instant qui s'offre, d'abord, sous le trait. Mais très vite, à mesure que se multiplient les séries, ce moment si précis du passé s'enfuit devant l'obsession d'un motif qui révèle peu à peu ses mystères. Les plis du coussin sur le divan dessinent un nouvel univers, ouvert à l'interprétation d'autres secrets plus enfouis. Le rêve s'en mêle. Comme dans cette série de "jardins", réalisés à peu près à la même époque dans un format panoramique inexploré jusqu'alors, et desquels se dégageait pour moi, dans la juxtaposition des masses brisées par la verticale des arbres, une sorte de magie mauve où flottait la présence de mondes disparus. Impression qui culmine avec le "cimetière marin", où l'artiste ne compose pas à partir d'une feuille blanche, mais n'hésite pas recouvrir une œuvre exécutée en un autre temps. Une telle obstination à creuser le mystère des formes ne pouvait aboutir, pour une saison du moins, qu'à l'abandon total de la couleur.

Les jardins d'huile perdent leur palette en Toscane, à peu près au tournant du siècle. Le trait s'affirme, l'encre se fait dense : noir épais des cyprès sur la colline, secrète harmonie des angles formés par l'enchevêtrement des champs. Les lignes se dégagent, nées du mouvement même du paysage. Impression, devant les Études de formes qui suivront, et surtout les séries de Pierres, puis de Plages, entamées en 2002, que le trait cherche cette fois à se libérer entièrement du temps, de l'instant vécu, de sa lumière, de sa douceur. Libéré du temps, certes, de son émotion, mais d'autant plus conscient de son passage: ces encres, comme toutes les œuvres d'Andrélis-Rye, portent la date d'un jour précis. Ce regard concentré sur un petit morceau d'espace n'a rien d'une évasion du monde. Le paysage devient matière à déchiffrer, lignes à disloquer, fragmenter, recomposer. Andrélis-Rye, "conducteur" de la nature, pour reprendre la définition que Klee aimait à donner de l'artiste. Devant ce mystère des formes, toujours la double tentation: en exprimer la complexité, en saisir la simplicité. Avec les Plages, c'est le brin d'herbe devenu univers. Suivront les Signes où, à l'inverse, l'univers s'amuse à se simplifier dans un jeu de hiéroglyphes joyeusement réinventés. Dessiner sur le papier comme sur les parois d'une grotte du Tassili il y a huit mille ans. Les couleurs de l'arc-en-ciel retrouvent tout naturellement leur place dans ces petits mondes recomposés. Compositions picturales ou partitions musicales ? devant cette série de Signes, j'hésite. Les notes s'envolent: rien d'étonnant qu'elles se soient muées en Mondes flottants dans un aboutissement logique. Projection sur le papier d'un univers intérieur, comme si la beauté du monde, son étrangeté, sa fantaisie, avaient été digérées et recrachées avec esprit et humour. Digéré, le monde, mais également les leçons de Kandinsky et de Miró. Andrélis-Rye recrée sa propre joie. Sans ancrage. Désormais, l'équilibre des masses sur la feuille est dicté de l'intérieur: subtile balance entre le vide et le plein. Toutes les combinaisons sont possibles, plus de limite à l'exploration et l'œil, alors, s'attache au détail, à la représentation faussement enfantine d'un nuage ou d'un animal, d'un bateau ou d'un soleil, et se demande ce qui a décidé de la forme de ce monde miniature, si nettement délimité sur la feuille: les objets ne s'évadent pas du cadre, l'aléatoire se distribue à l'intérieur d'un seul ou de plusieurs rectangles, comme pour nous rappeler que la précision est le meilleur allié de la plus profonde légèreté.
Et devant ces "mondes" je pense à cette réflexion de Wittgenstein que j'aime à me rappeler, parfois, en écrivant : " la vie est sérieuse, l'art est serein ".

 

 

 

   

texte de Béatrice Commengé,
avril 2008
 

   

   

   

   

   

   

   

   

   

   

   

   


 

 

 

 

 

 

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